..."Vous avez eu nombreux activités de
rédacteur de compte-rendu pour des réunions ministérielles ou des
conseils d’administration, professeur de français, chef de projet web à…pianiste,
pouvez-vous expliquer un peu votre parcours, comment êtes-vous passé de
l’un à l’autre et quel est en fait votre "métier" aujourd’hui ?
Pardon d'avance pour cette réponse si peu synthétique mais pour
comprendre mon parcours, il faut remonter 15 ans en arrière...
Après des années d'étude du piano classique au Conservatoire de
Strasbourg, j'ai découvert le jazz par un ami, au lycée, et me suis
immédiatement passionné pour cette musique. Le bac en poche, j'ai eu
l'opportunité d'aller à Paris en classes préparatoires littéraires, une
opportunité que j'ai saisie bien que déjà me travaillait l'idée de
plonger totalement dans le travail du jazz. Seulement j'étais trop
novice encore dans cette musique pour sacrifier cette formation de haut
niveau en sciences humaines au Lycée Henri IV alors que je ne pouvais
pas évaluer sérieusement mon potentiel en jazz. J'ai donc été
pensionnaire à Henri IV pendant deux ans, étudiant les lettres le jour
et travaillant de plus en plus le jazz la nuit, sur les pianos dont
disposait le lycée, enthousiasmé par la découverte des clubs de la rue
des Lombards et rêvant d'y jouer à mon tour. C'est ainsi que le Parloir
de ce lycée est rapidemment devenu mon local de répétitions où d’autres
musiciens me rejoignaient le week-end pour jouer.
A l'issue de ces deux années, j'ai donc formé mon trio de jazz, autour
de mes premières compositions, et commencé les concerts, tout en
poursuivant mon cursus littéraire à l'université.
Après ma maîtrise de lettres, j'ai décidé de me consacrer exclusivement
au piano jazz, régulièrement rattrapé par les contingences financières
qui m'ont conduit à exercer ponctuellement des activités parallèles
(professeur de français, rédacteur de conférences, concepteur de sites
web, etc...). Peu à peu, j'ai été amené à jouer dans les clubs qui me
faisaient rêver (une forme d'aboutissement personnel sur le plan
musical).
Fin 2002, je rencontre Karine Niclas qui fonde avec moi Novembre, duo
puis groupe de chansons à textes. Je découvre le plaisir d'écrire des
chansons, texte et musique.
Après presque dix ans de cette vie musicalement intense mais
financièrement difficile, la perspective de bâtir une famille m'a fait
basculer dans le vrai salariat et, tout en assurant plus de deux années
de concert avec Novembre, je suis devenu, un peu par hasard, conseiller
financier. Avec la naissance de mes enfants, ma disponibilité pour la
musique s'est sensiblement réduite, sans pour autant diminuer mon
besoin d'expression et de créativité. L'écriture s'est faufilée dans
cette brêche et c'est ainsi que j'ai commencé à écrire La Mainmise.
Cette expérience a été pour moi une vraie révélation. Le plaisir et le
naturel avec lesquels j'ai écrit ce livre m'ont fait réaliser qu'écrire
correspondait à un désir encore plus profond, plus archaique que le
jazz.
Aujourd'hui, je suis toujours conseiller financier. Le piano est un peu
en suspens. Je travaille à l'écriture d'une suite de La Mainmise et ai
d'autres projets de roman.
Comment vous
est venue l’idée de ce roman et notamment de la base de l’histoire :
une magouille financière ?
J’ai
d’abord eu envie d’écrire la toute première scène du livre, cette
arrivée en stop dans une station service. C’est une scène que j’ai
vécue à l’époque des grèves de 1995, quand je faisais moi-même des
allers-retours Paris-Strasbourg en stop. J’ai trouvé que cela ferait un
bon début de polar et l’intrigue s’est alors dessinée peu à peu. J’ai
laissé passer un an, ébauchant petit à petit la trame du roman. Puis
l’été suivant, j’ai écrit la quasi-totalité du livre.
L’idée d’un scandale politico-financier est venue toute seule. Elle
s’est imposée en quelque sorte, une fois décrit le personnage de
l’automobiliste qui prend le narrateur en stop. Je n’ai eu qu’à tirer
ce fil.
Votre héros est
un pianiste de jazz, vous êtes vous-même pianiste de jazz, n’est-ce pas
difficile de choisir un héros qui sans doute quelque part vous
ressemble peut-être un peu, comment avez-vous fait pour mettre au point
ce personnage et pourquoi avez vous choisi ce drôle de nom : Olace
Ferjeux ?
Si le héros me ressemble apparemment – pianiste de jazz et de grande
taille – c’est sans doute parce que la première scène est directement
inspirée de mon expérience personnelle et m’a conduit à donner à mon
personnage quelques-unes de mes caractéristiques (même si je ne connais
heureusement pas ses problèmes d’alcool). Et puis j’avais envie de
parler du milieu du jazz. Pour autant, je me suis assez rapidemment
décollé de ce narrateur qui, au fil de l’écriture, est vraiment devenu
un personnage autre, avec seulement un lointain rapport avec
moi.
Le prénom d’Olace m’est venu d’un seul coup, comme une évidence. Il
avait quelque chose de « tombant », évoquant bien la fatalité qui
s’abat sur ce narrateur looser, et j’avais envie qu’il soit original.
Le nom Ferjeux a été plus long à trouver. C’est en fait un ancien
prénom, inusité aujourd’hui, dont j’ai aimé la polysémie.
Votre livre est un polar mais est
aussi un roman noir, et vous y dénoncez des faits de société : une
magouille financière dans laquelle est impliquée la police et le
gouvernement, avez-vous personnellement une vision pessimiste de notre
société ?
Non,
je n’ai pas une vision pessimiste de notre société. Je n’ai pas de
tendances anarchistes et je déteste le « tous pourris ». Je suis même
plutôt attaché aux valeurs républicaines, à ce que peut représenter la
chose publique, l’intérêt général. Mais c’est justement parce que je
respecte certains principes républicains et, plus largement,
démocratiques, que je suis régulièrement révolté par certains scandales
politiques ou financiers. Que l’exercice du pouvoir - économique ou
politique - nécessite des compromissions et ne soit pas toujours aussi
déontologique qu’on le voudrait ne me choque pas. C’est une question de
limites.
Or, on a déjà vu une multinationale manipuler le cours de son action en
bourse pour cacher son véritable état et offrir en fin d’année un bilan
acceptable, au risque de suppressions d’emplois en pagaille au moment
où la vérité éclate.
On voit aussi trop souvent des intérêts convergents entre ce qui relève
du secteur privé – et devrait à mon sens y rester – et les politiques.
Qu’un dirigeant d’une grande entreprise française puisse ensuite
devenir ministre et avoir justement sous sa tutelle cette même
entreprise qu’il dirigeait jusque-là constitue à mes yeux une source de
conflits d’intérets et ouvre grand la porte du trafic d’influence.
Et ces deux exemples sont pourtant bien tirés de la vie réelle. Je n’ai
fait qu’en grossir un peu les traits dans mon roman.
Enfin, plus généralement, l’affaiblissement des pouvoirs politiques
(voire leur soumission) face aux décideurs économiques est un problème
qui émergeait déjà lorsque j’ai écrit l’essentiel du livre il y a deux
ans et qui aujourd’hui, avec la crise actuelle, prend toute sa
dimension.
Ce sont ces travers, ces déviances que je mets en scène à travers le
complot dans lequel est pris mon narrateur. Cela ne m’empêche pas – au
contraire - d’avoir une grande estime pour le combat politique et du
respect pour le monde entreprenarial.
Sur l’aspect noir du roman, le choix des lieux et des atmosphères
(motel, casse, carrefour de banlieue, etc....) s’est fait de lui-même.
Et révèle ainsi mon regard sur la société qui peut en effet être
sombre, ce dont je n’avais pas tout à fait conscience avant d’écrire le
livre.
Vous décrivez aussi plusieurs
scènes cauchemardesques dans des cliniques, et vous avez imaginé que le
personnage Rose, qui pourrait aider le pianiste à prouver son
innocence, y était enfermée sans son consentement ... est-ce un univers
qui vous touche et où vous avez peut-être aussi travaillé, avez-vous un
point de vue particulier sur la situation dans les cliniques ou
hôpitaux psychiatriques français aujourd’hui et les gens qui y sont
enfermés ?
Je n’ai aucune expérience du monde psychiatrique et n’ai livré dans le
roman qu’une vision fantasmée de cet univers. C’est le développement du
scénario qui m’a mené sur cette piste de l’enfermement en hopital
psychiatrique. Mais, à y réfléchir, le point commun de Rose et d’Olace
n’est-il pas qu’ils sont l’un et l’autre privés de leur liberté.
Physiquement et psychiquement pour Rose, plus indirectement pour Olace
qui, s’il veut être libre de poursuivre sa vie comme il la menait
jusque-là, est contraint de résoudre l’affaire. Il est d’ailleurs lui
aussi incarcéré lors de sa garde à vue. Or la liberté est une question
à laquelle je suis très sensible et sur laquelle j’espère revenir plus
directement dans un prochain roman.
Dans votre livre vous mettez à
l’inverse en lumière un univers beaucoup plus accueillant celui des
club de jazz, mais où règne la bière…, une scène se passant au Sunset,
c’est un lieu que vous semblez affectionner, mais ne craignez-vous pas
cependant de donner une image que les musiciens de jazz aimeraient
quitter : celle de buveurs de bière ?
Vous
avez raison : tous les jazzmen ne sont pas alcooliques – très loin de
là - et, de ce point de vue, mon livre ne leur rend pas justice. On
pourrait dire que j’ai cédé au vieux cliché du jazzman poivrot et on
n’aurait pas tort. Cela dit, j’aimais assez l’idée de mesurer
l’angoisse et la désespérance de mon héros à son degré d’alcoolisation
croissant au fil du livre. Et puis, il existe tout de même encore
quelques jazzmen imbibés...
Vous maintenez une forte tension
tout au long de votre livre, vous-même dans quelles conditions
étiez-vous lorsque vous l’avez écrit, comment avez-vous vécu cette
écriture ?
Une
de mes ambitions était précisément de créer cette tension et ce rythme
tout au long du roman. Et je suis donc très heureux qu’on le retrouve
dans le livre. Pour ma part, je n’étais pas tendu en l’écrivant.
J’étais à la fois obsédé par l’écriture et euphorique. Je n’en revenais
pas d’être en train d’écrire mon premier manuscrit et j’avais une
immense impatience de finir, d’être déjà au bout et de pouvoir me dire,
indépendamment de la qualité du livre, que j’avais conduit mon histoire
du début à la fin. Peut-être retrouve-t-on un peu de cette impatience
dans le rythme du roman ?... J’ai découvert qu’à l’inverse d’une
chanson, écrire un roman est une rude épreuve d’endurance.
Aviez-vous une
musique particulière en tête lorsque vous avez écrit ?
Je n’avais pas de musique en tête en écrivant. J’ai du mal à faire
autre chose qu’écouter lorsque je mets un disque. Surtout si la musique
me parle. Les deux activités sont vraiment dissociées pour moi. A
l’exception de la scène dans le club de jazz, où là, en effet,
j’entendais la musique que j’essayais de décrire : un morceau médium
up, avec walking bass et swing tendu. Un thème « qui envoie », comme on
dit...
Avez–vous d’autres projets
d’écriture ou musicaux en cours ?
J’ai commencé l’écriture d’une suite de La Mainmise et ai un autre
projet – qui n’est pas un polar cette fois – dont j’ai écrit le premier
chapitre et auquel je me consacrerai quand j’aurai fini cette nouvelle
aventure d’Olace.
Musicalement, nous devrions reprendre les concerts avec Novembre d’ici
peut-être un an.
Quels sont vos prochains concerts
ou séances de dédicaces ?
Je
serai au Salon du Premier Roman, à Draveil(Essonne), le 14 Novembre
2009.
Agnes
Jourdain – Pianobleu.com
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